
Le soleil était chaud. Comme tous
les soleils chauds, cétait un soleil de plomb. Et malgré le plomb du soleil, les
vitres de la petite voiture blanche étaient fermées. La petite voiture blanche roulait
sur un chemin caillouteux, inhabituel, inhabité, et sans cette précaution des vitres
closes, nous aurions bien vite eu la gorge sèche, le nez de plâtre et les yeux de
larmes. Alors, nous avions choisi le plomb. Il ne fallait pas rouler vite, dailleurs
cétait impossible sur ce raccourci montagneux qui nous ferait gagner soixante
kilomètres pour rejoindre notre destination. Et puis, il ne fallait pas tomber en panne,
ici du plomb et des cailloux, mais pas dâme qui vive. Nous nous cramponnions
alternativement au volant, concentrés sur ces ornières à éviter, ce ravin qui
abruptait parfois sur notre droite. Parfois, nous nous arrêtions, le souffle coupé par
la majesté intacte du paysage, par lhumilité infinie dune maison fumant à
flanc de rivière.
Je me rappelle quun V
majestueux tournoyait vers des cimes, nous lui étions sans doute apparus comme deux
proies indigestes, et ses cercles indolents disaient quil nous savait sans
quil lui fût nécessaire de nous connaître plus. Le tableau avait dépassé le
cliché, le sublime te montait des reins et sépanouissait
dans tes poumons, tu vivais de lunique et tu ne le savais pas absolument.
La petite voiture blanche
reprenait malgré tout son cahot, emmenant ses deux passagers, soûlés de leurs cinq
sens. Il y eut un pont, arche parfaite de pierres taillées par des mains de jadis, il
fût bon dhésiter avant de lemprunter, il y eut un dénivelé au point de
lenjamber, et leau là-dessous écuma ses bouillons, indifférente à
limmobilité parfaite du tablier séculaire quand ils osèrent enfin passer
lobstacle. Le chemin continuait. Bientôt, la trace de lhomme réapparut,
discrètement dabord, quelques coupes dans les bois, puis insistante, rassurante,
quelque poteau télégraphique et son cortège de fils, accrochés à des T de bois,
ajoutés dans l'insouciance, cheminant en drapés indomptés, saiguillant parfois
vers dautres lignées, revenant aussi dimpasses improbables.
La vie, on le devinait,
palpitait par ces voies, et lon nimaginait pas quil pût en être
autrement ici, que les fils pussent être enterrés, cest à dire invisibles,
cest à dire absents. Il fallait quils reliassent les maisons aux autres, il
fallait que ce fatras existât dans toute sa cohérence cachée pour que lon sentît
immédiatement quon noublierait pas cette ville paisible et mi-close, quelque
part au bout de ce que dautres appelaient lEurope.
Il y eut les premiers engins,
dimpossibles cyclomoteurs que chevauchaient des hommes, des ouvriers sans doute, que
la sirène de lusine avait relâchés et qui lors pétaradaient paisibles le long
des fils qui au-dessus deux les ramenaient à leur maison.
Il y eut des charrettes de bois, naturellement
tirées par un âne ou un cheval, et dont les pastèques en pyramides défiaient sans y
parvenir les lois de léquilibre, il y eut des enfants assis derrière, pour les
retenir quand même, dents blanches et insouciances, sacquittant de leur tâche et
empreints dun sérieux dautant plus grand quils connaissaient depuis
toujours la valeur de leur chargement. Cétaient des chapeaux mous ou des calots
blancs, cétaient des vestes de toile ou des T-Shirts gonflés, cétaient des
robes compliquées, cétaient des couleurs, cétaient des replis et des
franges, mais ce nétait pas la misère. Il y avait des tuiles rouges, sur des toits
dont la faible pente confirmait le plomb du soleil, il y avait des briques que lon
ajointerait bientôt et des maisons patientes que lon achèverait tranquillement. La
petite voiture était arrêtée maintenant, le contrat était rempli, elle était arrivée
à bon port. Ce devait être le jour du marché, à moins que chaque jour ne fût celui du
marché. Les denrées et les objets reposaient à même le sol, sur des couvertures ou des
lattes de bois, et lexact nécessaire attendait sans hâte quon
lacquît.

Les tarbouches et les fichus se mélangeaient aux blousons et aux jeans, des chemisettes bon marché mais à carreaux discutaient avec de lourds godillots, des ânes attendaient en jouant des oreilles que lon leur donnât lordre dautre chose, des femmes vantaient leurs tissus, des paysans couvaient leurs ufs, ils étaient fiers, fiers de vivre sans besoin, fiers des légumes que la terre leur avait donnés, ils étaient fiers simplement, sans le savoir, discutant avec méticulosité de ces détails essentiels sur lesquels le temps semblait ne jamais avoir eu prise.

Lenseigne parlait dans
une langue impossible, la vitrine nen disait pas plus long, dix bouteilles
exactement, dix boissons aux couleurs pastelles alignées sur deux étagères
rigoureusement calées derrière le verre, au-delà duquel on apercevait un four.
Lodeur nous fit néanmoins approcher de ce qui était lépicerie-boulangerie.
Un petit groupe y faisait la queue sans hâte, dans une pénombre rassurante, et ne
sarrêta pas de parler quand nous entrâmes. Les petits pains en épis étaient
empilés sur le comptoir, grêlés de graines brunes ; lhomme, remarquant
soudain les deux étrangers, délaissa ses clients habituels, et sadressa à nous,
qui avions pourtant pris place dans la queue. Il nous demanda sans doute ce que nous
voulions, il nous vanta ses pains, les petits et les gros, tous de même farine, tous
différents et, devant notre indécision,
il en prit deux, les plus beaux, ceux que nous aurions sans
doute voulus, les entortilla dans une feuille translucide de papier gris, comme le font
tous les boulangers du monde, et dans de grands éclats de sourires accepta nos pièces et
nous en rendit quelques petites, plus jaunes, comme tous les boulangers du monde. Nous
sommes alors ressortis au soleil sous des regards bienveillants et, que lon me croit
ou non, jai oublié son visage, mais pas le goût de son pain, jai oublié le
jour mais noublierai jamais linstant.
Il fallut bientôt trouver
lendroit où lon dormirait, et même là, dans ce petit bout de monde, il y
avait un camping où des gens de la province venaient planter leur toile, leur camping des
flots bleus à eux, tentes modestes et sans gadgets où des familles en repos venaient
soffrir un soleil jaune. Il y aurait une place pour nous, lendroit était
vaste et nous avions le choix.
Soudain, un homme savança vers nous. Il était apparu,
dabord lentement, et il senhardissait à mesure quil sapprochait.
Il avait pris sa tête dans ses mains et la secouait dun air accablé en désignant
la petite voiture, dont effectivement le blanc lavait abandonné au gris. Il
semblait réellement affecté par la splendeur que la poussière avait conquise et dont
nous ne nous souciions évidemment pas. Il marmonnait aussi, comme gémissant dune
douleur qui nétait accessible quà lui et puis, dun coup, tourna les
talons. Nous allions sortir les sacs de couchage quand il revint, en silence cette fois.
Il avait lair soulagé, comme libéré, et, de fait, il paraissait avait trouvé la
solution à ses maux : dune main assurée, il tirait un tuyau darrosage
et avant que nous ayons pu len dissuader, il entreprit de laver la petite voiture
blanche qui bientôt resplendissait sous un soleil qui restait de marbre.
Alors,
lentement, lhomme ferma son robinet, essuya ses mains sur son pantalon et puis se
recula pour admirer le résultat de son travail. Dun coup, un sourire, un immense,
un irrépressible sourire envahit son visage, cétait devenu trop fort, il ne
pouvait plus le contenir, la joie était immense ; il mit sa main devant sa bouche,
comme pour la refermer, la rendre sage, la domestiquer, la ramener à la raison, mais
peine perdue, elle lenvahissait, le débordait, elle reprenait sa vie sauvage,
alors, il la laissa faire.
Quand son bonheur se fut apaisé, il se tourna vers nous, il avait les yeux dun enfant, et graves aussi. Il ne demandait rien, nous ne parlions pas la même langue, quelques pièces rejoignirent quand même ses paumes, au cas où, et puis il repartit, comme il était venu, se retournant par instants pour regarder la petite voiture redevenue blanche.

Cétait il y a à peine
quinze ans. Je ne pensais pas alors quun jour je ressortirais ces souvenirs futiles,
ces impressions pointillistes, ces bribes de vies croisées en des lieux sublimement
banals. Sans doute, ces moments volés auraient-ils mérité de rester enfouis, comme
sil y avait impudeur à les exhiber, comme sil y avait un risque que leurs
dentelles se déchirent au grand jour, et ils seraient restés celés à jamais si ces
scènes ne sétaient déroulées, il ny a pas si longtemps, à Pec, au Kosovo.
Jai mal, aujourdhui, de penser aux pyramides de pastèques, dont
léquilibre est depuis longtemps rompu, jai mal de penser au pont centenaire,
émietté par quelque missile,
jai mal de penser aux poteaux abattus, aux fils rompus qui
désormais courent au sol et ne frémissent plus, jai mal de cette vie qui sen
est allée de la place du marché, de cette insouciance laborieuse qui a fait place à la
peur, à la haine. La porte est sans doute maintenant barricadée de la boulangerie, les
bouteilles ont peut-être éclaté sous leurs planches écroulées, et le tuyau percé. Le
camping est-il toujours là ou bien a-t-il vu les hommes du village le joncher de leurs
cadavres ? Le boulanger est-il en vie ou bien mort ? Est-il gentil, est-il
méchant, a-t-il tué certains de ses clients ? Le laveur de petites voitures
blanches a-t-il toujours cet immense rire ou bien sest-il à jamais figé quand on
lui a tranché la gorge ? Doù viennent ces haines, doù viennent ces
armes, doù vient ce malheur qui fait les hommes se charcuter et se bannir ? Je
ne pensais pas un jour devoir parler du bonheur entrevu là-bas, et si je le fais
aujourdhui, cest pour témoigner que jy ai rencontré des hommes et des
femmes, des ânes et des pastèques, tellement semblables, forcément semblables, qui
avaient appris à vivre ensemble mais que des drapeaux et des fous, des frontières et des
dieux ont jeté les uns contre les autres. Cétait il y a quinze ans, cest
aujourdhui, cétait là-bas et cest ici - cest bien ainsi que les
hommes vivent - .

A flanc de rivière, une maison fume de ses décombres tandis que là-haut, très haut, un V majestueux séloigne vers dautres cimes, en cercles indolents disant quil ne lui est pas nécessaire de nous connaître davantage.

ã Alfred Bienraide 5 avril 1999
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